La chronique vinicole

Payons-nous trop cher pour le vin ?

On se demande souvent combien il en coûte pour produire une bouteille de vin qui se respecte. Comment se fait-il par exemple qu’une bouteille coûte 10 $ à la SAQ alors qu’une autre coûte 100 $ voire beaucoup plus ? Payons-nous trop cher pour notre vin vendu par notre chère société d’État ? Probablement que oui, mais d’un autre côté, il s’agit d’un mal pour un bien puisque cette société d’État est une des plus importantes vaches à lait du gouvernement québécois avec Hydro-Québec.

Pour l’amateur moyen, la différence de qualité est, dans bien des cas, à peine perceptible entre un vin qui coûte 10 $ et un autre vendu à 20 $. La surenchère, l’offre et la demande, des coûts de production variables dépendamment du pays producteur, le nombre d’intermédiaires entre le vignoble et le détaillant, voilà tous des facteurs qui influencent le prix de vente. D’autres facteurs importants comme le transport, le contenant et le type de bouchage influencent aussi le prix final. Par exemple, un vin provenant du Chili transporté par conteneur dans un bateau coûtera beaucoup moins cher que celui qui est embouteillé au domaine et expédié par voie aérienne. Pour l’amateur moyen, toutes les bouteilles se ressemblent. Certaines ont une forme ou une étiquette plus attrayante que d’autres, mais aucun indice sur son historique de production comme telle. Quelques fois en lisant l’étiquette on apprend que le vin a séjourné en fût ou que celui-ci est embouteillé au domaine, mais très peu sur la conduite du vignoble. Dans les lignes qui suivent, je vais tenter de vous éclairer quelque peu sur certains facteurs qui influencent le coût de vente final.

Répartition des coûts d’une bouteille vendue à la SAQ :

En moyenne, le prix payé par la SAQ représente environ 35,4 % du prix de la bouteille alors que les taxes et les droits de douanes et d’accises représentent 18,6 % du prix payé à la caisse. Donc une bouteille vendue à la caisse 10 $ aura été payée 3,54 $ par la société d’État. Il s’agit d’une moyenne et non d’un absolu, mais retenons ce prix comme point de départ pour notre évaluation. Ce prix inclut les coûts de transport, la part de l’agence promotionnelle et/ou du négociant, le coût de la bouteille, de l’étiquetage, de bouchage, de l’emballage, etc. Le coût moyen d’une bouteille bouchée et étiquetée varie entre 0,75 $ et 1,50 $. Si on déduit le coût de la bouteille et de l’emballage (établissons le coût moyen à 1,25 $) ainsi que le coût du transport (environ 5 %) et la cote-part de l’agence promotionnelle (environ 10 %) on arrive à un coût moyen de 1,77 $. Il reste donc plus ou moins 1,77 $, un montant qui représente le prix que reçoit le producteur pour le contenu. Mais celui-ci est encore en reste. Il lui faut payer sa main d’œuvre, la machinerie, le chai de vinification, les fûts et pour toutes les bâtisses qui servent soit au stockage ou à l’élevage des vins. Sans compter les engrais, les herbicides, insecticides, etc. Si en plus le producteur doit payer une hypothèque sur les terres et les biens immobiliers qu’il possède, vous imaginerez qu’il ne reste plus grand-chose en fin de compte.

Au domaine ou à la coopérative ?

La plupart du temps, un vin produit, vinifié et embouteillé à la propriété coûte de deux à deux fois et demie plus chères à produire que lorsque cette opération est exécutée par une cave coopérative puisque les coûts sont répartis entre tous les coopérants. Toutefois, la plupart du temps les vins vinifiés et embouteillés au domaine ou au château possèdent un style ou une identité qui leur est propre, ce qui l’est moins lorsque le vin est produit par une cave coopérative, mais ceci n’est pas un absolu, car de plus en plus de bons œnologues sont engagés par les caves coopératives et ceux-ci, de concert avec les vignerons impriment à leurs vins une personnalité qui rivalise avec plusieurs grands domaines vinicoles. Sauf qu’il s’agit d’un facteur important qui influence le prix.

L’origine :

Un terrain ou un bâtiment en Bourgogne ou à Bordeaux n’a pas la même valeur qu’un autre se situant dans le sud de la France comme dans le Languedoc par exemple. Même chose pour une terre au Chili ou en Argentine. Le coût de la main d’œuvre n’est pas le même non plus. Une terre au Chili demande beaucoup moins d’entretien et moins d’interventions qu’un vignoble situé à Chablis par exemple. Les rendements sont beaucoup plus élevés au Chili par rapport à un vignoble situé à Bordeaux. Ces détails ont une influence directe sur le prix de vente.

Les différentes cuvées :

La majorité des vignobles, domaines, châteaux ou des caves coopératives proposent diverses cuvées ou diverses gammes de produits. Certaines d’entre elles sont plus ou moins chères que d’autres. Ce qu’il faut savoir c’est que les cuvées haut de gamme ont coûté plus cher à produire que celles se situant dans le bas de la gamme. Par contre, certains producteurs proposent une cuvée ou un produit d’entrée de gamme qui a pour but d’attirer vers eux une clientèle qui, espèrent-ils, achètera aussi leurs autres produits. En anglais on appelle ces produits des « teasers ». La marge de profit est moindre, mais le volume est la majorité du temps plus important. Plusieurs vins bas de gamme en provenance de l’Argentine, du Chili ou de la Californie par exemple, transitent dans des citernes ou dans d’énormes conteneurs et sont par la suite embouteillés ou placés dans des viniers quant ils ne sont pas vendus en vrac. Ces vins coûtent très peu cher à produire et sont la majorité du temps issus de vignobles qui favorisent le rendement plutôt que la qualité.

Pour ce qui est des coûts des différentes cuvées, ils sont variables. Par exemple, une bouteille de Mouton Cadet coûte environ 2,50 $ à produire. Celle-ci est achetée autour de 5 ou 6 $ par la SAQ et refilée ensuite au coût de 15,95 $ à la clientèle québécoise. Le même producteur propose le Château Mouton Rothschild (premier cru classé), un des meilleurs vins de Bordeaux. Cette cuvée coûte grosso modo une quinzaine de dollars à produire, tous frais inclus. Elle est offerte entre 500 et 975 $ à la SAQ. Dans ce cas-ci, c’est la rareté et l’offre et la demande qui impose le prix de vente. Est-ce que le prix vaut la chandelle ? Honnêtement non. S’il s’agit d’un vin tout à fait exceptionnel, rien à part une surenchère ne justifie un prix aussi élevé. Même chose pour un vin comme le Pétrus. Je ne connais pas les coûts de production exacts de ce vin, mais je ne crois pas me tromper en disant qu’il en coûte entre 15 et 25 $ par bouteille, pas plus. Pour une bouteille qui se détaille autour de 2,000 $, c’est tout à fait scandaleux. Aucun vin sur la planète ne devrait être vendu au-delà de 200 $ selon moi. Mais puisqu’il y a des acheteurs pour ces vins, même à des prix aussi exorbitants, il faut comprendre les producteurs d’en profiter et d’empiler les euros. Le phénomène a pris encore plus d’ampleur depuis que les nouveaux riches issus de certains pays émergents comme l’Inde, la Chine ou la Russie, s’accaparent des milliers de caisses de ces grands crus, créant ainsi une surenchère en plus de ne laisser que des miettes aux autres. Même la SAQ a de la difficulté à suivre le rythme, malgré un pouvoir d’achat plaçant la société d’État parmi les cinq plus gros joueurs de la planète.

Conclusion :

En conclusion, à la question payons-nous trop cher pour le vin ? Des fois oui et des fois non. Mais cette question on pourrait se la poser à propos de bien d’autres choses comme les vêtements, les meubles ou les appareils électroniques. Lorsqu’un commerçant annonce des rabais de 40, 50, voire 70 % croyez-vous vraiment qu’il vend à perte ? Non.

Suggestions de la semaine :

Pinot noir, Gran Cuvée, William Fèvre, Valle del Maipo, Chili, 2009, Code SAQ : 10692590, Prix : 19,25 $

William Fèvre est un des meilleurs producteurs de la région de Chablis. Il démontre ici l’immense potentiel du pinot noir en terres chiliennes. Dès les premières émanations, on sent qu’on a affaire à un vin tout à fait ravissant et bien travaillé. On retrouve cette touche de sensualité typiquement bourguignonne ainsi que le côté expressif des vins du Nouveau Monde. Des nuances de baies sauvages comme la framboise et la fraise côtoient des notes de cerise et s’accompagnent d’odeurs de bois bien dosées. La bouche se révèle d’une bonne ampleur avec des tannins fins, mais présents. Les saveurs de fruits presque confits dominent et on y trouve également un côté minéral évoquant le terroir. Un bel exemple ici d’un vin représentant un excellent rapport qualité-prix. À boire avec un filet de porc, une côtelette de veau ou un thon.


Pinot grigio/verduzzo, Masianco, Veneto, Italie, 2009, Code SAQ : 10439404, Prix : 16,95 $

Je n’ai jamais été déçu par ce vin convivial, sans prétention et tout à fait charmant. Le nez assez expressif est dominé par des notes de fruits tropicaux et de miel avec une touche florale et d’amande douce. La bouche est ample, très fruitée et croustillante à souhait. Les saveurs de fruits tropicaux demeurent suspendues un bon moment avant de battre en retraite et laisser place à des nuances minérales. Ce vin polyvalent conviendra à une multitude de plats tels que les poissons à chair blanche ou rose, des fruits de mer et des fromages.

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Jean-Louis Doucet
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