La chronique vinicole

Les tableaux de millésimes, faut-il s'y fier?

J’entends souvent des phrases comme celle-ci : « J’ai lu quelque part qu'il ne s’agit pas d'un bon millésime, auriez-vous une bouteille d’une autre année? » Est-ce correct d’agir de cette façon? La réponse selon moi est oui et non. Les raisons qui font qu’un millésime est meilleur qu’un autre sont variables. L’évaluation d’un millésime est faite en fonction d’un ensemble de facteurs qui déterminent la qualité de la récolte. La vigne a besoin de plusieurs éléments pour arriver à son plein potentiel. Elle doit subir un stress hydrique, mais sans excès, avoir assez d’eau, mais pas trop, assez de soleil et de chaleur, sans pour autant cuire le raisin. La qualité d’un produit final dépend d’un ensemble de facteurs : 1) le bon cépage exposé au bon endroit et planté sur un terroir adéquat, 2) un climat favorisant sa pleine maturité, 3) l’expertise et le savoir-faire des hommes et des femmes qui travaillent à divers stades de la fabrication du produit. À mon avis, et plus que n’importe lequel des éléments, le travail des artisans de la vigne est le plus important de tous. Il est bien évident que l’ensemble cépage/terroir/climat est essentiel et incontournable, mais les interventions des « hommes de terrain » le sont davantage. C’est comme la cuisine. Un bon chef tirera un meilleur parti des mêmes ingrédients qu’un chef médiocre.

Une année de chaleur, comme ce fut le cas en Europe en 2003 par exemple, nous a donné des vins plus concentrés qu’à l’habitude. Certaines régions comme la vallée du Rhône ou le Languedoc ont profité de cette situation. Leurs vins sont joufflus et concentrés, pleins de fruits et savoureux. Dans ces régions, ce qu’on s’attend et ce qu’on veut d’abord et avant tout c’est de la puissance, beaucoup de fruit et de la concentration. Par contre, en Bourgogne en cette même année, certains producteurs ont paniqué (le Pinot noir aimant les températures relativement fraîches) et ceux-ci, craignant une trop grande concentration en sucre, ont acidifié les moûts, ce qui eut pour effet de durcir les vins. D’autres (plus sages?) ont fait avec ce que la nature leur avait donné. Il en est résulté des vins plus concentrés, peut-être un peu moins fins et délicats qu’à l’habitude dans plusieurs cas, mais savoureux tout de même. On parlera dans ce cas-ci d’un millésime atypique et dans bien des cas non représentatif de ce qu’un millésime classique devrait donner dans cette région.

Prenons maintenant un exemple différent, soit le millésime 2002. Des pluies automnales, beaucoup de pluie en fait (on parle même d’inondations), ont eu pour effet de donner dans bien des cas des vins dilués et souvent insipides. À chaque année, le moment de vendanger est crucial, on le sait, et ceux qui ont tardé en 2002 en ont payé le prix. Mais faut-il tirer un trait sur ce millésime pour autant et ne rien consommer de ce qui a été produit cette année-là? Ho! Que non! Dans les « petites » années, plusieurs producteurs consciencieux préfèrent déclasser leurs meilleures cuvées, soit en partie ou totalement. C’est alors que, ce qui devait se retrouver dans le premier vin d’un domaine ou d’un château s’est retrouvé dans la deuxième cuvée et ainsi de suite, s’il y a une troisième cuvée. Il ne s’agit pas ici d’un absolu et la manière de faire n’est pas aussi simpliste, mais c’est une pratique largement répandue. Dans un cas semblable, et même s’il s’agit d’un millésime de piètre qualité, le second vin de cette année-là se trouvera bonifié et sera dans plusieurs cas meilleur qu’à l’habitude.

Autre détail important à souligner, les tableaux de millésimes sont le reflet global et général de toute une région sans distinction entre les vignobles situés en altitude ou en coteaux par exemple. Tous les vignobles n’ont pas la même exposition au soleil non plus. Certains vignobles, bénéficiant d’une situation géographique avantageuse, sont épargnés des gelées printanières. De plus, dans des pays comme la France ou encore l’Italie où les microclimats sont innombrables, il faut faire attention. Tout n’est pas tout noir ni tout blanc, il y a des nuances. Combien de fois avez-vous constaté en jetant un coup d’œil dehors, que la pluie tombait chez vous, mais pas de l’autre côté de la rue ou encore que la grêle s’abattait sur un village mais pas sur l’autre situé juste à côté. Certains vignobles peuvent être épargnés alors que d’autres peuvent écoper et souffrir pour les autres. De plus, souvent dans ces tableaux de millésimes, on ne fait pas de distinction entre les blancs, les rouges ou les liquoreux. Pourtant cette dernière donnée est essentielle. Ce qui est bon pour l’un, ne l’est pas nécessairement pour l’autre.

Donc, en conclusion, il faut être prudent et avisé en ce qui concerne les tableaux de millésimes. Ce sont des outils de référence comme le sont les livres sur les vins et autres ouvrages sur le sujet, et même s’il s’agit d’éléments non négligeables lorsque vient le temps de choisir un produit, il ne faut surtout pas croire en eux comme s’il s’agissait d’une bible. Il faut savoir lire entre les lignes. Ce qu'il faut retenir d'abord et avant tout, c'est qu'il y a des producteurs plus consciencieux que d'autres, et ceux-ci se démarqueront toujours des autres, bon an, mal an.

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Jean-Louis Doucet
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