La chronique vinicole

Une dégustation exceptionnelle de produits du Québec

Le lundi 14 juin 2010, j’étais invité en tant que juge à une dégustation de produits québécois dans le cadre de la fête des vendanges de Magog. Cette dégustation se déroulait au Centre 24-Juin. Au menu : des apéritifs, des mistelles, des digestifs, des cidres secs ou de glace, des poires de glace, des hydromels, des produits alcoolisés à base d’érable, des effervescents, et bien entendu des vins blancs secs, demi-secs ou liquoreux ainsi que des vins rouges et rosés. En tout, plus de 120 produits étaient en compétition pour déterminer les grappes d’or de la cuvée Vendanges 2010. Il s’agissait, pour les dégustateurs présents, journalistes, sommeliers, experts de la SAQ et quatre participants du public gagnants d’un concours sur Facebook, de noter la qualité des produits pour ce qu’ils sont et non en comparaison entre eux. Je ne vous dévoilerai pas mes coups de cœur de la journée puisque nous n’avions aucune idée des produits que nous avons goûtés à cette dégustation et que celle-ci se déroulait à l’anonyme. Lors de cette dégustation, il y avait trois tables constituées de cinq juges. Ainsi, chaque produit a été évalué par les juges d’au moins deux tables, pour environ une soixantaine de produits à déguster pour chacun d’entre eux.

La tâche s’est avérée très ardue pour les non-professionnels. Par contre, pour des dégustateurs aguerris, ce fut une partie de plaisir. En ce qui me concerne, cette expérience fut extrêmement formatrice. Elle fut surtout révélatrice d’une industrie en plein essor, qui, il faut l’avouer, se cherche parfois, mais qui d’abord et avant tout démontre d’une volonté de bien faire les choses et ceci contre vents et marées, malgré un climat peu favorable à la vigne particulièrement.

Des constats évidents

Je ne vous ferai pas une description détaillée de la manière dont la dégustation s’est déroulée ce serait fastidieux et de toute façon, étant donné que les produits ont été dégustés à l’anonyme il m’est impossible de savoir qu’est-ce qui était quoi, même si dans certains cas j’ai des doutes sur les produits en question. Par contre, cet exercice m’a permis de faire plusieurs constats.

Le premier concerne les produits à base de pomme. Qu’il s’agisse de cidre tranquille, de cidre de glace ou de cidre effervescent, tous, sans exception, étaient de très haute qualité, certains se démarquant plus que d’autres. La raison est simple : outre le savoir-faire des producteurs, le climat québécois permet des récoltes de pommes constantes en termes de qualité. De plus, la rigueur des hivers d’ici permet de confectionner des cidres de glace exceptionnels. Ceux-ci se comparent à des vins liquoreux comme certains Coteaux-du-Layon ou autres grandes appellations mythiques. D’autres produits, à base de poire cette fois, qu’on appelle « poiré », ont également démontré de grandes possibilités.

Un autre constat : les vins de glace. Le Québec n’a jamais voulu adhérer à la législation canadienne VQA (Vintners Quality Alliance) en termes de vin de glace. La législation VQA exige que les viticulteurs laissent les grappes sur les pieds de vigne jusqu’à la cueillette, c’est-à-dire lorsque les raisins sont gelés. Au Québec, on coupe les grappes à l’automne et on les place dans des filets accrochés aux pieds des vignes jusqu’à ce qu’ils soient pressés le moment venu. Cette méthode permet de conserver une plus grande acidité. Cette acidité, contrebalancée avec le haut taux de sucre, contribue à l’harmonie et à l’équilibre du vin.

Le troisième constat : les produits fruités, quelques fois avec une présence d’un peu de sucre résiduel se démarquent des autres plus secs. Le climat (encore une fois) québécois permet difficilement de produire des vins secs de grande qualité. Il y a des exceptions, mais elles sont rares. À cause des rigueurs de l’hiver, il est difficile de conserver des plants de vigne du genre vitis vinifera (vigne à vin comme le cabernet sauvignon, merlot ou encore le sauvignon) comme on le fait dans les régions plus propices à la vigne et l’emploi d’hybrides (maréchal Foch, seyval, baco) est requis la plupart du temps. De plus, la saison estivale est très courte et ne permet pas aux cépages nobles de s’épanouir pleinement. En gardant un peu de sucre, soit en arrêtant la fermentation, en ajoutant de l’alcool ou grâce à une vendange tardive, on conserve le côté fruité et suave. Les Allemands, qui ont aussi des hivers assez rigoureux, l’ont compris depuis longtemps.

Pour ce qui est des vins blancs, rosés ou rouges secs, nous avons eu droit à des produits de qualité moyenne la plupart du temps. Certains étaient bien faits, voire intéressants, mais rien de magique toutefois contrairement aux cidres et vins de glace. Parmi les vins rouges, il y avait un produit à base de pinot noir intéressant et, à mon humble avis, celui-ci s’est démarqué des autres. En blanc, c’est un produit demi-sec qui est sorti du lot, pour les raisons énumérées dans le paragraphe précédent. J’y ai reconnu le geisenheim je crois, un cépage très répandu en Allemagne. À la défense des producteurs, il faut dire que plusieurs produits n’avaient été embouteillés que peu de temps avant la dégustation, le matin même dans certains cas. Normalement, une période de repos de plusieurs semaines, voire plusieurs mois, est requise entre l’embouteillage et le débouchage de la bouteille.

La dégustation comprenait aussi une grande quantité de liqueurs, d’apéritifs et de digestifs de toutes sortes. Je dois avouer que ce n’est pas ma tasse de thé et que cette partie fut très pénible. Nous avons eu droit à quelques bizarreries, un hydromel à la rose entre autres ou une liqueur digestive de couleur rosée à base de cerise et de chocolat, pas mauvaise dans ce dernier cas. À la défense de ces produits, il faut dire que les échantillons ont été dégustés dans des verres INAO et que ceux-ci ne leur rendent pas justice. Quelques glaçons, une tranche de lime ou de citron par exemple et le produit prend une dimension totalement différente.

Conclusion

C’est un bel éventail de produits que les organisateurs de cette dégustation nous ont offert. Je crois qu’il faut être fier des producteurs d’ici et du travail qu’ils accomplissent avec le peu de moyens dont ils disposent et le climat qui sévit. La viticulture au Québec est très jeune. Elle n’a qu’une trentaine d’années. Plusieurs progrès ont été réalisés ces dernières années, particulièrement lors de la dernière décennie. J’ai la conviction que l’avenir est prometteur et qu’il nous réserve de très belles surprises. Ceci dit, les principaux atouts du Québec sont le cidre de glace et autres produits de la pomme ainsi que le vin de glace. C’est ce qui fera connaitre les producteurs d’ici au monde entier. Il est peut-être temps que le Québec se penche sur une ébauche d’A.O.C. qui établirait les règles de production.

Suggestions de la semaine :

Restons dans l’esprit de cette chronique. Les produits québécois disponibles à la SAQ sont rares, mais il y en a et de très jolis. En voici deux pas piqués des vers.

Le Poiré de Lavoie, Code SAQ : 11098808 Prix : 17,05 $ bouteille de 200 ml

Très proche d’un cidre de glace, en termes organoleptiques, ce produit à base de poire confirme que c’est cette direction que le Québec doit emprunter s’il désire se démarquer. Exhibant une robe dorée assez soutenue, il dévoile un riche bouquet garni d’odeurs de poire, de pomme golden et d’agrumes. En toile de fond, on y perçoit des nuances florales, de miel et d’épices. Les saveurs fruitées s’éclatent dans une bouche où le sucre, bien que perceptible, est bien balancé par une agréable acidité. Les saveurs de fruits restent collées au palais et y demeurent suspendues un bon moment avant de se retirer. Excellent avec un foie gras poêlé ou un dessert aux fruits.

Cuvée Julien, Domaine Les Brome, 2007, Code SAQ : 10680118 Prix : 16 $

Le Domaine Les Brome ne présentait aucun vin lors de cette dégustation. Les absents ont toujours tort, dit-on et ne présumons de rien, mais j’ai tout de même la conviction que ce rouge facile à boire et convivial se serait situé au-dessus de la mêlée. Cet assemblage de maréchal Foch, de baco noir et de chaunac plaira aux amateurs de rouges fruités. Il a suffisamment de caractère pour soutenir une viande rouge tout en étant fort agréable à l’apéritif. À l’olfaction, il dévoile des parfums de fruits noirs, de poivron, de cuir et de fumée. La bouche s’avère pleine de fraîcheur, souple, avec des tannins délicats. En plus des nuances de baies des champs, on détecte aussi des flaveurs d’épices.

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Jean-Louis Doucet
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